Justice des mineurs : la réforme Attal, entre autorité et réinsertion, divise la société française
Décryptage d'une loi controversée et de ses implications pour la jeunesse, la sécurité et l'avenir de la justice des mineurs
Le 20 mai 2025, le Parlement a définitivement adopté le projet de loi porté par Gabriel Attal sur la justice des mineurs. Ce texte, qui promet de « restaurer l'autorité » de la justice, de « responsabiliser » les parents et de « juger plus vite » les mineurs délinquants récidivistes, marque un tournant dans l'approche française de la délinquance juvénile. Salué par les uns comme une réponse nécessaire à la montée des violences, critiqué par les autres comme une régression éducative, il révèle les tensions qui traversent la société sur la question de la jeunesse et de la sécurité.
Une réforme aux ambitions affichées
Le texte adopté par le Parlement s'articule autour de trois axes majeurs. D'abord, le renforcement de l'autorité judiciaire, avec des sanctions plus rapides et plus visibles pour les mineurs délinquants, notamment les récidivistes. Ensuite, la responsabilisation des parents, désormais passibles d'amendes en cas de manquements graves à leurs obligations éducatives. Enfin, l'accélération des procédures, avec un objectif de jugement dans les trois mois pour les cas les plus graves.
Gabriel Attal, qui avait fait de cette réforme l'une des priorités de son action gouvernementale, a salué « une avancée majeure pour la sécurité des Français et pour l'avenir de notre jeunesse ». Pour lui, il s'agit de rompre avec « l'impunité ressentie » et de redonner du sens à la sanction, tout en maintenant l'objectif de réinsertion propre à la justice des mineurs.
Des mesures concrètes qui font débat
Parmi les mesures phares du texte figure la création d'un nouveau dispositif d'encadrement renforcé pour les mineurs multirécidivistes, inspiré des centres éducatifs fermés mais avec un suivi plus intensif et une dimension militaire assumée. Ces « centres de responsabilisation », comme les a baptisés le gouvernement, accueilleront des jeunes de 13 à 18 ans pour des séjours de six mois à un an, combinant scolarité, activités sportives et travaux d'intérêt général.
Le texte prévoit également l'abaissement à 12 ans de l'âge minimal pour les travaux d'intérêt général, la possibilité de prononcer des interdictions de paraître dans certains quartiers, et l'instauration d'une amende civile pouvant atteindre 5000 euros pour les parents défaillants. Les allocations familiales pourront être suspendues en cas de non-respect répété des convocations judiciaires.
Une rupture avec l'ordonnance de 1945 ?
Pour les défenseurs des droits de l'enfant, cette réforme marque une rupture avec l'esprit de l'ordonnance de 1945, qui privilégiait l'éducation sur la répression. Les associations, les syndicats de magistrats et les éducateurs dénoncent une vision punitive de la justice des mineurs, qui risque d'aggraver les difficultés d'insertion des jeunes les plus fragiles.
« On s'éloigne du principe fondamental de la primauté éducative pour aller vers une logique de contrôle et de sanction », déplore le Syndicat de la magistrature. Pour la Ligue des droits de l'homme, « cette réforme stigmatise les jeunes des quartiers populaires et leurs familles, sans s'attaquer aux causes profondes de la délinquance ».

Le contexte politique et social de la réforme
La réforme Attal s'inscrit dans un contexte de montée des préoccupations sécuritaires dans l'opinion publique. Les faits divers impliquant des mineurs, largement médiatisés, ont contribué à forger l'image d'une jeunesse de plus en plus violente, même si les statistiques nuancent cette perception. La pression électorale, avec la montée des partis prônant la fermeté, a également pesé dans la balance.
Mais le texte répond aussi à des attentes réelles des professionnels de terrain, confrontés à la récidive et au sentiment d'impuissance face à certains parcours de délinquance. Les magistrats, les policiers et les éducateurs soulignent depuis longtemps la nécessité de réponses plus rapides et plus cohérentes, tout en préservant la spécificité de la justice des mineurs.
Les enjeux pratiques de la mise en œuvre
Au-delà des principes, c'est la mise en œuvre concrète de la réforme qui suscite des interrogations. Les moyens alloués à la justice des mineurs, déjà insuffisants, seront-ils à la hauteur des ambitions affichées ? Les centres de responsabilisation, qui nécessitent des infrastructures et un personnel qualifié, pourront-ils ouvrir dans les délais prévus ? La formation des éducateurs et des magistrats sera-t-elle adaptée aux nouvelles exigences ?
Le gouvernement a promis un plan d'investissement de 500 millions d'euros sur cinq ans, mais les professionnels restent sceptiques. « Sans moyens supplémentaires, cette réforme risque de rester lettre morte ou, pire, de désorganiser un peu plus un système déjà fragilisé », avertit un juge des enfants.
Les expériences étrangères, entre inspiration et prudence
La réforme française s'inspire en partie d'expériences menées à l'étranger, notamment au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et dans certains États américains. Ces pays ont développé des approches combinant fermeté et accompagnement personnalisé, avec des résultats contrastés. Si certains modèles ont permis de réduire la récidive, d'autres ont été critiqués pour leur coût élevé et leur efficacité limitée.
Les comparaisons internationales invitent à la prudence : chaque système s'inscrit dans un contexte culturel, social et juridique spécifique. La France, avec sa tradition de protection de l'enfance et son attachement aux principes éducatifs, doit trouver sa propre voie, en s'inspirant des bonnes pratiques sans renier ses valeurs fondamentales.
Vers une nouvelle approche de la délinquance juvénile ?
Au-delà des clivages politiques, la réforme Attal pose la question de notre rapport collectif à la jeunesse et à la déviance. Comment concilier sanction et éducation, autorité et bienveillance, responsabilité individuelle et responsabilité sociale ? Comment prendre en compte les facteurs de risque (précarité, décrochage scolaire, troubles psychiques) sans déresponsabiliser les auteurs d'actes délictueux ?
Les experts s'accordent sur la nécessité d'une approche globale, associant prévention précoce, accompagnement des familles, réponses judiciaires adaptées et réinsertion. La réforme Attal n'est qu'une étape dans cette réflexion collective, qui devra se poursuivre au-delà des alternances politiques.
Conclusion : un test pour la société française
La réforme de la justice des mineurs est un test pour la capacité de la société française à protéger ses enfants tout en les éduquant à la responsabilité. Son succès dépendra non seulement des textes et des moyens, mais aussi de l'engagement de tous les acteurs : magistrats, éducateurs, enseignants, parents, élus locaux et citoyens. Car au-delà des clivages, c'est bien l'avenir de notre jeunesse qui est en jeu.
