Europe : Vers une stratégie industrielle européenne de défense, acheter européen ou rester dépendant ?
La question du “made in Europe” s’impose de plus en plus au cœur de la stratégie de défense de l’Union européenne. Dans un contexte géopolitique tendu, marqué par les guerres aux frontières de l’Europe et l’activisme des géants américains de l’armement, les appels se multiplient pour un réarmement européen centré sur l’innovation locale et la souveraineté technologique. Jean-Louis Thiériot, ancien ministre délégué aux Armées, résume le sentiment ambiant : “Qu’enfin, les impôts des Français et des Européens financent notre souveraineté et non l’industrie américaine”.
L’Europe à la croisée des chemins
Depuis l’invasion de l’Ukraine et la crise des chaînes d’approvisionnement, la dépendance de l’UE à l’égard des matériels américains (avions, radars, systèmes d’interception…) est scrutée : sur dix euros investis en défense dans l’UE, sept profitent à l’industrie hors-Europe. Les entreprises américaines dominent les appels d’offres, grâce à la robustesse de leur gamme, leur influence diplomatique et le soutien de l’OTAN.
Vers un réveil industriel ?
En réaction, la Commission européenne promeut un Fonds européen de défense et encourage les États membres à coordonner la R&D, mutualiser les achats et accélérer la création de filières stratégiques (drones, cybersécurité, chars, avions de combat nouvelle génération). Il s’agit de garantir la résilience et l’autonomie face à l’hypothèse d’une crise transatlantique ou d’une guerre prolongée sur le sol européen
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Les obstacles à l’achat “100% Europe”
Ce choix, cependant, se heurte à plusieurs réalités : diversité des doctrines militaires nationales, concurrence entre industriels européens, coût élevé des innovations et résistances politiques à toute dilution de la souveraineté nationale. Les exemples du SCAF (chasseur franco-allemand), du drone Eurodrone ou du char franco-allemand MGCS illustrent bien les lenteurs, conflits de gouvernance et surenchères budgétaires.
Le choc des intérêts et la tentation du statu quo
Certains États préfèrent continuer d’acheter américain pour la crédibilité OTAN, le haut niveau d’interopérabilité et l’assurance d’un soutien logistique continu. D’autres, comme la France ou l’Allemagne, plaident pour un “Buy European Act” inspiré des modèles américains ou chinois, quitte à assumer des surcoûts et à investir dans le long terme.
La société civile en soutien
La guerre en Ukraine a révélé chez les Européens un attachement nouveau à l’idée d’indépendance stratégique, jusque dans l’opinion publique. ONG, groupes industriels, think tanks et élus poussent pour une préférence européenne, dans l’armement mais aussi dans le numérique, l’aérospatial et la défense énergétique.
Quelles perspectives pour la souveraineté européenne ?
Le prochain sommet de l’UE sur la défense sera scruté : mutualisation et innovation ou poursuite du grand écart entre achats américains et slogans autonomistes ? La question dépasse la technique : il s’agit, pour la première fois, de choisir entre sécurité assurée à court terme et conquête d’une souveraineté stratégique sur le temps long.
