COURS MAGISTRAL : Golgostadt ou le Mythe de la Croissance Infinie
Allégorie Littéraire et Critique de l'Hyperproductivisme dans Bily Coby
INTRODUCTION
Le rôle de la science-fiction et de la littérature allégorique n’est pas de prédire l’avenir, mais de diagnostiquer le présent. Dans sa saga Bily Coby, l'auteur Christian Sabba Wilson forge le concept de Golgostadt, la « Cité Rouge de feu et de fer », une mégapole dystopique en expansion constante au cœur de la forêt amazonienne. Dirigée par des entités cybernétiques et le duo tyrannique Monstroy Stomak et le maire Pantalu, elle incarne la métaphore absolue d'un système sans frein.
Pour des étudiants en sciences politiques, Golgostadt ne doit pas être lue comme une simple fiction pour adolescents, mais comme une modélisation théorique de l'hypercapitalisme extractiviste. La problématique qui guidera ce cours est la suivante : En quoi l’allégorie de la Cité Rouge permet-elle de déconstruire le dogme de la croissance comme religion et d’esquisser un nouveau paradigme politique fondé sur la décélération, le repos et la poésie ?
I. L'ALLÉGORIE DE LA « CITÉ ROUGE » : ANATOMIE DE L'HYPERPRODUCTIVISME AVEUGLE
A. La croissance pour la croissance comme pathologie systémique
À Golgostadt, la production n’a plus pour but de satisfaire des besoins humains fondamentaux ; elle est devenue sa propre finalité. C'est l'illustration littéraire de la « croissance infinie dans un monde fini ».
- Désencastrement économique : Pour expliquer ce phénomène aux étudiants, il faut mobiliser l'œuvre de Karl Polanyi (La Grande Transformation). Polanyi explique que dans une société saine, l'économie est « encastrée » (embedded) dans les relations sociales, soumise aux lois de la cité. Golgostadt représente le stade terminal du capitalisme où l'économie s'est totalement désencastrée : elle ne sert plus les humains, elle les soumet.
- La logique cancéreuse : En théorie politique environnementale, la croissance aveugle est comparée à une cellule cancéreuse. L'analogie est ici géographique : la Cité Rouge dévore l'Amazonie par cercles concentriques. Elle n'a pas de concept de « satiété » ou de « point de stabilisation ».
B. Le fétichisme technologique et la démission du politique
La gouvernance de Golgostadt par des humanoïdes synthétiques et des processus automatisés symbolise le passage de la politique (le débat, l'éthique, le choix des valeurs) à la pure gestion technique (l'optimisation des flux, le rendement brut).
- Le système technicien de Jacques Ellul : Les étudiants doivent comprendre que la technologie n'est jamais neutre. Comme le théorisait le philosophe français Jacques Ellul, la technique moderne tend à devenir autonome. À Golgostadt, ce ne sont plus les humains qui utilisent les machines pour se libérer, ce sont les machines (et les IA) qui imposent leur rythme, leur langage binaire et leur froideur algorithmique à la société.
- La mort de l'agora : Sous la direction de Monstroy Stomak et Pantalu, le débat public disparaît. Le citoyen est remplacé par l'agent productif. Le pouvoir politique s'efface derrière le pouvoir managérial.
C. La colonisation du vivant : L'anti-El Dorado
Le choix de situer Golgostadt en Amazonie est un geste géopolitique majeur de l'auteur. L'Amazonie, poumon vert du globe, est le symbole ultime du vivant, de la gratuité de la nature et de la biodiversité.
- L'extractivisme prédateur : Golgostadt traite la forêt comme une simple « externalité négative » ou un stock de matières premières à liquider. C'est l'inversion du mythe de l'El Dorado : les conquistadors cherchaient une cité d'or cachée par la nature ; la Cité Rouge, elle, est une cité de fer qui écrase la nature. Sur le plan politologique, cela illustre le concept de capitalocène (l'ère géologique où c'est le système économique, et non l'humanité entière, qui détruit la planète).
- La symbolique du Golgotha : Le nom même contient la racine du Calvaire. C'est la crucifixion du vivant sur l'autel de la rentabilité.

II. LE DÉBRANCHEMENT DU SYSTÈME : VERS UNE POLITIQUE DU RÊVE, DU REPOS ET DU JEU
Si le diagnostic de Golgostadt est sombre, la réponse apportée par la résistance (la Bily Army) est d'une puissance philosophique radicale. Elle ne propose pas de réguler la machine, mais de la débrancher.
A. Le sabotage par le repos : Le refus de la marchandisation du temps
Dans l'univers de la Cité Rouge, le temps est une ressource qui doit être exploitée 24h/24. Le repos est donc le premier acte de résistance politique.
- Le droit à la paresse : On peut citer ici Paul Lafargue (gendre de Karl Marx) et son pamphlet Le Droit à la paresse. Lafargue expliquait que la folie du travail détruisait l'esprit humain.
- La guerre contre le sommeil : Plus récemment, le théoricien Jonathan Crary dans son livre 24/7 : Le capitalisme à l'assaut du sommeil montre comment le marché moderne cherche à éliminer la nuit et le repos pour que l'humain consomme et produise sans cesse. Faire l'éloge du repos et du rêve à Sciences Po, c'est rappeler que le sommeil est la dernière frontière que le capitalisme algorithmique ne peut pas totalement contrôler. Le rêve est l'espace de la liberté absolue.
B. Le jeu et la poésie comme « anti-codes » politiques
Les humanoïdes de Golgostadt communiquent en chiffres, en statistiques et en codes. La Bily Army répond par la poésie et le jeu.
- L'Homo Ludens de Johan Huizinga : Le jeu est une activité fondamentale qui a sa propre fin (autotélique). On joue pour le plaisir de jouer, non pour obtenir un rendement. Réintroduire le jeu dans l'espace public, c'est briser la dictature de l'utilitarisme économique.
- La poésie comme subversion : La poésie est le langage du vivant, de l'émotion et de l'imprévisible. Là où l'IA cherche la standardisation et la prévisibilité, la poésie réhabilite l'étincelle humaine. Elle permet de redonner un sens sacré aux choses (un arbre n'est plus du bois de chauffage, il est un être vivant). C'est le concept de « réenchantement du monde », opposé au « désenchantement » rationnel et froid décrit par Max Weber.
III. DÉBAT ET RÉSONANCES CONTEMPORAINES : DE GOLGOSTADT AUX AMPHIS D'INGÉNIEURS
A. Le réveil des grandes écoles et la désertion
Le fait que l'allégorie de Golgostadt soit débattue dans des écoles comme les Mines ou Sciences Po reflète une réalité sociologique majeure du XXIe siècle : le phénomène de la désertion ou de la bifurcation des étudiants. De plus en plus de jeunes diplômés refusent de mettre leur intelligence au service de projets hyperproductivistes ou polluants. Ils refusent d'être les ingénieurs ou les administrateurs de la Cité Rouge.
B. Sobriété choisie vs Dystopie subie
Le cours doit se fermer sur une alternative politique claire. Face à un système sans frein, la modération ou la « croissance verte » (l'idée qu'on peut continuer à croître en polluant moins) apparaissent comme des illusions. L'allégorie de Wilson montre qu'il n'y a pas de compromis possible avec Golgostadt.
- La seule issue politique réelle est la sobriété choisie (la décroissance démocratique, le ralentissement, la relocalisation).
- Si l'humanité ne choisit pas de débrancher volontairement la machine, elle subira la dystopie subie : l'extension de la Cité Rouge jusqu'à l'effondrement systémique global de la biosphère.
CONCLUSION
L’idée archipuissante de Christian Sabba Wilson est d'avoir extrait la critique écologique des rapports techniques du GIEC pour en faire un mythe littéraire universel. Golgostadt est le nom du piège dans lequel notre civilisation est en train de tomber.
Ouverture pour les étudiants : En tant que futurs cadres de la nation et décideurs politiques, votre responsabilité ne sera pas de fluidifier ou de verdir les rouages de Golgostadt. Votre rôle sera d'avoir le courage politique de débrancher la machine, pour faire à nouveau marcher le rêve, le repos et la poésie au cœur de la cité.
